Article interactif Violences conjugales : "Je me posais la question de ma culpabilité" LEMONDE.FR | 25.02.10 | 20h38 . Mis à jour le 26.02.10 | 17h11 Des victimes qui se sentent impuissantes et coupables Alors que l'Assemblée nationale examine, à partir du jeudi 25 février, une proposition de loi sur les violences faites aux femmes, les internautes du Monde.fr ont été nombreux à témoigner de leur quotidien fait de brimades, d'agressions physiques et morales, de menaces, d'humiliations, et de leur sentiment d'impuissance et de culpabilité. Avec, pour certains, la possibilité de s'en sortir en témoignant.
J'ai été victime de violences conjugales de la part d'un mari pathologiquement jaloux. Ces violences physiques étaient épisodiques, mais la violence psychologique a commencé bien avant, par un isolement de mes proches et une séquestration. Mon mari m'a aussi fait signer une reconnaissance de dettes sous menace et devant notaire, que je n'ai ensuite pas pu remettre en question, sous prétexte que j'avais été étudiante pendant les deux premières années de notre mariage et qu'il m'avait entretenue. Chaque fois que je réussissais un concours qui me faisait gagner en indépendance, la violence physique réapparaissait. L'angoisse des enfants m'a déterminée à déposer plainte après avoir fait constater les violences à l'hôpital. Aucune réaction des policiers, qui ont simplement enregistré ma plainte. J'ai profité d'une absence de mon mari pour m'évader avec les enfants et me réfugier chez mes parents qui m'ont toujours soutenue. Pendant trois mois, mon ex-mari a alors enchaîné mes meubles pour m'empêcher de les récupérer. J'ai finalement obtenu le divorce aux torts de mon mari cinq ans plus tard, après une enquête sociale qu'il a demandée contre moi et un appel devant le tribunal, de sa part, contre la première décision de divorce. Je n'ai reçu aucune aide de la police, malgré de constantes tentatives de m'agresser de sa part.
Je me suis retrouvée dans l'étau d'un mariage devenant chaque jour plus destructeur. J'ai d'abord été profondément fragilisée par de constantes contraintes puis d'incessants reproches. Ensuite, les menaces se sont faites chaque jour plus fortes, entre les cris, les dénigrements, les injures et les violences physiques, pas très apparentes. Il est difficile de décrire ce quotidien. C'est un cauchemar duquel l'on ne parvient pas à s'échapper, dépossédé de ses moyens. Devant les autres, le compagnon est très doux et sous-entend : "La pauvre, elle est fragile, elle invente des choses." Un exemple de ces pressions : à force d'entendre dire tous les matins que je ne savais pas conduire, j'ai eu huit accidents de voiture. En trente ans de permis, c'est la seule période où j'ai eu des accidents. Personne ne me croyait. Pis, je sentais des sous-entendus qui me rendaient coupable. Je voulais divorcer, mais il me menaçait. Puis il y a eu ce jour béni où il a failli me tuer. J'ai réussi à sortir dans la rue, avec fractures et ecchymoses. Enfin, un constat a pu être établi, et il a été obligé d'accepter le divorce. Je suis partie avec mon fils. Mais mon ancien mari a recommencé à être violent, avec mon fils pendant les visites. Malheureusement pour mon fils, il n'a jamais eu de marques sur le corps. Personne ne le croyait. Aujourd'hui, mon fils a l'âge de rejeter son père.
J'ai subi à la fois des violences psychologiques et physiques. Je me suis mariée jeune, eu des enfants très jeune aussi, deux à 20 ans. Mon père, qui aurait peut-être pu m'aider, est décédé lorsque j'avais 16 ans ; ma mère n'était plus elle-même et, lorsque je l'ai alertée sur les coups que je recevais, elle a fait promettre à mon conjoint de ne plus recommencer. C'est pourtant ce qu'il a fait. J'ai aussi alerté mon frère, qui m'a vue dans un sale état mais qui n'a rien fait. A l'époque, les gens n'intervenaient pas. Ensuite les coups ont continué, ainsi que les menaces contre moi et mes enfants et des harcèlements de toutes sortes. Il gardait un fusil chargé sous le lit. Finalement, il est décédé, et je me suis sentie libre pour la première fois de ma vie. J'avais 55 ans.
Mon ex-mari, violent, avait su trouver le moyen d'attendrir son entourage. Très charmeur, il savait, par des attentions régulières, séduire nos proches. Ses violences se produisaient "sans témoin" si ce n'est les enfants. Mais il savait avec brio expliquer l'exagération de leurs propos. En le quittant, j'ai perdu tous mes amis. "On ne s'immisce pas dans ta vie de couple", me disaient-ils avant de me faire comprendre que j'exagérais un peu par souci de vengeance. Personne ne m'a crue, excepté ma famille et mes enfants. Il m'a donc fallu reprendre ma vie sociale en repartant de zéro. Ça a été difficile. Mais aujourd'hui, je ne regrette rien car je suis enfin libre. Je n'ai jamais porté plainte, même pas une main courante. Sans doute par manque de courage, par crainte de devoir affronter cette réalité que je ne voulais pas voir. Notre divorce a duré six ans. Six années pendant lesquelles il a tenté, par avocats interposés, de continuer à m'humilier et à se faire passer pour une victime. C'est bien cela qui est terrible, car, durant notre vie commune, je me posais sans cesse la question de ma culpabilité. Je pensais que c'était moi qui était la cause de sa violence. Je culpabilisais, alors je ne disais rien.
Je dois l'avouer : j'avais décidé d'ignorer les signaux d'alarme quant au comportement sinistre de mon ancien compagnon. Enfant de bonne famille, bien élevé, très apprécié par ses amis, il semblait un garçon parfait. Quelques mois après le début de notre relation, nous avons déménagé en France. Me "voyant perdue" dans ce nouveau pays, il me critiquait de façon "constructive", disait-il, pour m'aider à réussir mon adaptation. J'ai beaucoup changé, appris le français, maigri de 9 kg (il me trouvait en surpoids), mais ses critiques constantes me faisaient sentir de moins en moins bien dans ma peau et de moins en moins moi-même. Presque toutes nos sorties étaient décidées par lui et en compagnie de ses amis. Je ne pouvais pas faire autrement. Il faisait ce qu'il voulait quand il sortait seul, me trompait avec des gens de notre entourage et me mentait. Lors d'une discussion, il pouvait devenir très violent. Je fermais les yeux et culpabilisais par rapport à mon caractère un peu impulsif. Le jour où il m'a réellement annoncé voir quelqu'un d'autre, j'ai explosé. J'ai fini dans la rue, couverte de bleus et déprimée.
Malheureusement, la violence conjugale subie n'est pas réservée au sexe féminin. Je suis un homme, grand et sportif. Pourtant, durant de nombreuses années, de manière irrégulière, j'ai subi de la part mon ex-épouse violences verbales, humiliations, y compris devant les enfants, et coups. Je crois que ni les hommes ni les femmes ne peuvent s'attendre à ce que leur conjoint soit violent. Jamais je n'aurais pensé que celle qui partagerait mon existence m'aurait insulté, craché dessus, arraché des poignées de cheveux dans des moments terribles, ou fait craquer les vertèbres cervicales au risque de me blesser grièvement. Face à ces agressions, la justice me semble bien impuissante. Seule la parole libère la victime, mais les réparations de ces actes ne sont pas à la hauteur des préjudices subis. J'ai réussi à rompre. J'ai donc connu l'éloignement des enfants, facilement manipulables et instrumentalisés par la mère. Mais ils ne voient plus leur père être maltraité, humilié, frappé. Même si cela m'a coûté, c'est terminé. Se faire aider : nécessaire mais difficile
Mon ex-conjoint me harcèle depuis plus de trois ans, vient plusieurs fois par jour vérifier si je ne suis pas sortie, appelle et menace mes amis, des voisins, des collègues. Il a mis un GPS dans ma voiture, a infiltré mon ordinateur et installé un logiciel espion qui lui transmettait par mail mes mots de passes. J'ai eu 6 jours d'ITT (interruption de travail) à la suite de violences physiques. J'ai déposé plus de dix plaintes, mais aucune n'a abouti. Il a seulement été mis deux ou trois fois en garde à vue, ce qui l'a toutefois bien calmé pendant quelques semaines. Je ne sors presque plus, et surtout je ne m'attache plus à personne afin d'éviter de faire souffrir quiconque à cause de lui. Et d'éviter, de même, de souffrir aussi. J'attends tout de cette nouvelle loi.
Après cinq ans passés avec un homme violent verbalement et physiquement, j'ai décidé un soir de pluie de partir. L'étape sûrement la plus difficile fut ce moment où j'ai ouvert la porte pour fuir. Je suis directement allée déposer plainte. J'étais en état de panique, un peu désorientée, en arrivant au commissariat : la délivrance était trop intense. Je pleurais beaucoup, de soulagement surtout. L'agent, bien que très gentil, n'était absolument pas formé à l'accompagnement de femmes battues. Il portait beaucoup de jugement du type "Mais pourquoi n'êtes-vous pas partie plus tôt ?" Cette démarche a été importante dans le sens où, au moment de ma déclaration, les réactions du policier m'ont malgré tout fait comprendre que j'étais la victime. A la suite de cette démarche, une confrontation a eu lieu, une ou deux semaines plus tard. Aux propos de mon ancien conjoint, j'ai compris à quel point il était malade. Mis sous médicament après mon départ, il était méconnaissable et absolument non violent. J'ai maintenu ma déclaration et ma plainte. Il a reçu un rappel à la loi par le procureur trois semaines plus tard. Cela m'a semblé suffisant. Sur le plan psychologique, cela m'a certainement aidée à comprendre que j'étais dans une relation "anormale". Cela a aussi inversé la position dans notre couple. De victime, je suis passée à "active" : je suis redevenue l'être autonome et libre que j'aimais. Sans lui.
Mon conjoint de l'époque m'a frappée très violemment un soir au cours d'une dispute. J'ai appelé la police : je ne me sentais pas en sécurité, car il vivait provisoirement chez moi. Les policiers sont venus, dont une femme. Ils ont fait acte de poids et de présence face à mon conjoint qui n'a pas recommencé. Le lendemain, il était parti. Je dois dire que le fait de pouvoir appeler la police, leur rapide réaction ainsi que leur finesse psychologique m'ont beaucoup aidée. Je me suis sentie protégée. Nous avons beaucoup de chance en France, même s'il reste énormément de progrès à faire, notamment en matière de prise de conscience des femmes et des filles qu'elles ne sont pas inférieures aux hommes. C'est ce que j'ai cru longtemps, élevée ainsi et trouvant normal d'être humiliée ou maltraitée par les garçons. C'est là qu'un travail doit être fait, car certaines cultures privilégient les hommes au détriment des femmes.
Le harcèlement psychologique dans le couple, c'est mon lot quotidien : brimades, humiliations, dévalorisations... Il connaît tout, lui seul a raison, il coupe la parole avant même que j'aie terminé mes propos : je passe pour une ignorante, une pauvre idiote. Il surveille mes lectures, mes courriers, il se connecte depuis son travail sur ma messagerie Internet pour avoir connaissance de mes courriels. Le climat de précarité est permanent : je ne sais jamais de quoi sera faite l'heure qui suit, un rien peut déclencher le mécanisme de la violence. Il a fait fuir amis et famille. J'ai développé des troubles de santé : insomnies, troubles digestifs, allergies cutanées. Pour chercher une défense, je suis en contact avec plusieurs associations dans ma ville. Mon médecin traitant, quant à lui, ne "veut pas se mouiller" et lorsque je suis malade, il se limite à des soins.
A l'époque où j'ai été victime de violences, notamment physiques, de mon mari, il n'était pas question d'en parler à qui que ce soit. Cela se passait dans les années 1970-1980, le mouvement pour les femmes avait fait avancer beaucoup de choses, mais la violence n'était pas une priorité. Il aurait fallu trouver des écoutes, qu'elles soient familiales, policières ou médicales. Beaucoup de choses ont été faites depuis ces années-là. Par exemple, il existe des endroits où se réfugier pour conjurer la peur panique qu'"il" va vous retrouver et pour pouvoir réfléchir à sa vie avec d'autres femmes dans la même situation. Rien n'est parfait bien sûr mais, comparativement à ce que j'ai connu, je pense que des moyens ont été mis en place. J'ai toutefois pu bénéficier, après avoir divorcé dans les années 1980, de la mise en place d'un versement de pension alimentaire payé par les allocations familiales, qu'elles pouvaient récupérer sur le salaire du mari. Cet acte de justice m'a permis de relever la tête, d'avoir moins peur et sans doute, psychologiquement, d'exister. Accédez à cet article interactif sur Lemonde.fr http://www.lemonde.fr/societe/
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